A tous les donneurs de leçons...

SAMUEL BECKETT, LETTRE À MICHEL POLAC, janvier 1952
« Vous me demandez mes idées sur En attendant Godot, dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre. Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible. Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’écrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur elle non plus. C’est malheureusement mon cas. Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce. Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention. Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite. Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple. Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie.
Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins. Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes ».
SAMUEL BECKETT
Lecture 26 novembre
Publie.net, 26 novembre: nous vous donnons d'ores et déjà rendez-vous le 26 novembre prochain à 18h30 au Cent, rue de Charenton à Paris, pour une présentation de nos nouvelles collections et de nos nouveautés, en présence notamment de Cécile Portier, Gabriel Franck, Clotilde Escalle et Jean-Yves Cotté. Ces rencontres sont importantes à nos yeux, elles permettent à la littérature que nous aimons non seulement de s'incarner mais de gagner d'autres espaces et d'autres dimensions. Nous espérons donc vous retrouver nombreux pour partager ces moments avec vous. (Guillaume Vissac)
Ce samedi
« Ce samedi
Ma grande fille chérie,
À la faveur d’un jour de calme dans ma consultation, je viens vite passer un moment en ta compagnie. Quand tu pars, cela fait un grand vide, il me faut toujours un certain temps pour m’y habituer. Mais comme tu le disais : bientôt Noël, où tu viendras trois semaines – j’espère tout au moins. J’aimerais vous garder, toi et Léa, toujours près de moi. Ce serait le bonheur parfait. Mais il y a la vie et ses exigences.
Je pense que tu es en plein travail, bientôt ton examen. J’aimerais tant un succès pour toi.
Rien de nouveau à la maison, toujours la même vie routinière. Écris-moi, cela me fera beaucoup de bien.
Je t’embrasse très fort.
Louis »
La théière de Micheline Clavel
Dormi dormi en rêvant de l'éditeur parfait - la belle rencontre. Me suis réveillée penaude, me demandant si je devais continuer à écrire ou pas - compte tenu de tous les obstacles et mondanités qui n'ont rien à voir avec cette nécessité qui me fait tenir debout. Ai repensé à Fred Deux, encore vivant, à La Gana, chef d'oeuvre, à ses dessins - me suis demandé quand on le célèbrerait vraiment et de quoi était faite sa vie, sûrement pas parisienne. Puis me suis levée dans la fraîcheur de la petite maison. Nous sommes allés faire un vide-grenier, 32° à l'ombre. C'était la fin, on remballait. Juste acheté ce qu'il me fallait: la théière de Micheline Clavel, écrivain, et on m'a donné un porte-bonheur lui ayant appartenu. Alors entre ciel et terre, le corps ample, me suis dit qu'il fallait vraiment que je reste dans ce pays et que j'écrive, presque en aveugle, tenue par l'encre. La théière est belle, en fer blanc peint avec un liseré bleu.