Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
Le blog de Clotilde Escalle

Pièces et représentations

Publié dans #Théâtre

Voyage ordinaire en Sévétie, Gwen Catalá Éditeur, octobre 2016

(extrait)

JULIETTE :

Berk. Berk. Berk. Ça pourrait commencer comme ça. A la manière d’une petite fille capricieuse. Avec des onomatopées svp. Des fi pouah mais enfin pour signaler l’époque ancienne. Berk. Noyau dur du traumatisme enfoui dans les couches profondes. Goût de sperme. Doigts à l’intérieur. Palpation. Lieu du secret. Plus d’urne où déposer le passé. Seulement ce berk de petite fille avec des résonances d’une langue étrangère. Que dis-je langue étrangère sûrement plusieurs comme il se doit les gazouillis de l’amour et les rumeurs de continents étrangers. Est-ce que vous connaissez la Sévétie? Non? Moi oui. Paysage mouvant. Belle expression. Vue aérienne – Air France vous le doit bien – enfin fourre-tout d’un supposé rêve ce seuil de l’entre-deux entre deux existences. Un homme avec des lunettes et des yeux derrière la tête dans la masse noire et lisse des cheveux ce regard distrait… Que me veut-il? Absolument rien. Personne n’exige rien. Tantôt hôtel tantôt maison l’endroit où je suis avec des fantômes. Berk. Dit la petite fille. Pouah et fi! Dit la petite fille modèle.

Depuis les confins de la mémoire. De crainte que cela ne pourrisse. Comprends pas. Hummmmm. Onomatopées. Qui peut se le permettre. On cache les mots. On s’en cache. Fi pouah. Plonger un peu plus dans les méandres du passé oui vous accrocher au moindre brin d’idée un peu flatteuse. Il y a des chansons mémorables des alexandrie alexandra avec ce ouaaaaf à la fin poussée de l’enfance devant le téléviseur noir et blanc un peu granuleuse l’image ça s’en va et ça revient on a les références que l’on peut. L’opéra Schubert Mozart la viole de gambe puis ça s’est gâté au fond de la chambre les soupirs harassés la rampe d’accès à la baignoire je m’en souviens comme si c’était hier… pour handicapé grabataire pour potiche que voulez-vous. C’est beau ai-je dit le père et la fille côte à côte envers du miroir c’était beau jadis c’était du joli joli… trou de mémoire ça vaut mieux pour toi. Fi et pouah. Trou de miroir. Fi et pouah.

Dit-elle. Ce dit-elle ça vous pose le personnage. On en veut du personnage de la petite histoire. Et j’allais semant de ma vanité mes pages incertaines. Cela pose le sujet. Et j’allais me perdant en conjectures en suppositions en promesses maladroites je me promettais… la confession s’arrête là… avec des envies de chair d’aisselles odorantes de touffes de poils… animale pas de ces pulsions de chienne rien à voir… Il n’y a rien à voir. Sauf à dire encore jadis là-bas encore. Dans cette maison ce corps ce lit le lino rouge le chien. Stop s’appelle le chien de chasse. Stop viens ici! s’amuse à dire l’enfant s’étonnant déjà du paradoxe. Elle nourrit de ces petits riens – une sieste un dessin d’oiseau une maladie – le temps qui viendra. Les millénaires à compter à diviser en petites années de rien. Tête catapultée sur l’oreiller.

 

La douceur des figues le tronc comme en espalier cela ne doit pas se dire ainsi mais les mots en remplacent facilement d’autres pourvu qu’on ait l’image. Ca crépite. La douceur des figues. Les grains roulent sous la langue crissent sous les dents. Mots gutturaux le soir à l’appel du muezzin pour la prière l’hommage le sacrifice des jours et des nuits l’intelligence la beauté pour la chaleur et le froid pour la pluie qui ne vient pas l’enfant lui arrivé trop vite les questions qui se bousculent prosternation.

Couvre-feu.

On doit pouvoir le dire. Pousser les cris avant tout. Ça se dit à voix haute non? Cela pourrait se dire être articulé? C’est fait pour être dit non? C’est dur à dire pouah? Et pffffff? Ça s’écrit comment? Ce pfff soupir de l’enfance soupir d’homme soupir de vieillard. Berk berk berk dit la petite fille capricieuse. Une robe légère une petite culotte de coton le corps maigre la bouche d’un chaton les yeux comme des fentes les cheveux torsadés pris dans un cataplasme de henné ça peut rappeler n’importe quel texte du Colette par exemple de l’exotisme… sauf que la petite fille ne sait pas d’où la voix lui est venue celle-ci exactement qui lui emplit la poitrine. Caresse le long du corps. C’est une gentille petite fille qui sait se lover au creux des grandes mains pour un peu on lui dirait d’ouvrir ses petites jambes peut-être encore un peu trop tôt pour cela on veille sur elle on la surveille on la garde on la regarde. Sait-on jamais de quelle pulsion irrésistible on pourrait être pris. C’est comme jeter son gosse par la fenêtre ça ne se commande pas on l’aime et la seconde d’après sans que l’on sache pourquoi paf par la fenêtre.

L’Afrique comme garde-fou. Couvre-feu des soirées maussades des absences répétées.

Où est ta mère? J’sais pas.

Temps immobile pétrifié suspendu. Il y a tellement de façons de dire l’éternité cette peur de l’éternité parallèles qui ne se rejoignent jamais à l’infini dit-on sans comprendre sans jamais comprendre. Elle soupire à en arracher le plafond. C’est beau y’a pas à dire c’est beau surtout si en poésie on remplace ce maudit plafond par cette maudite voûte céleste et que l’on se prend à guetter une étoile filante. Soupir. Sauf que je ne sais pas de quelle voix il s’agit toujours pas comment m’en distraire. Même si je dis elle et que c’est elle qui soupire. Cette mélancolie cette nostalgie de la pierre tombale des cimetières qui débordent des collines pas de murets pour contenir les tombes elles poussent en Afrique sous les pas des hommes. S’emplir la bouche de la terre des mots des mots des cadavres des ci-gît urbains campagnards rupestres montagnards des ci-gît des grottes des troglodytes des hauteurs inacceptables des trous perdus et des patrimoines de l’UNESCO ça gît partout de toute façon à Venise les canaux en été débordent des ci-gît l’hiver ils sont pétrifiés. Et j’allais jetant de mes phrases vaines des passerelles entre les jours. Indigestion. Intoxication des menus touristiques. La soif de découvrir. Emmène-moi en voyage mon chéri. Nul endroit où se cacher où disparaître où laisser la boîte osseuse et dire ah bon lui elle qu’importe berk berk berk je ne sais pas exactement d’où cette voix m’est venue qui enfle par tout le corps excrète ses humeurs ses envies ses odeurs autant de parfums d’un nulle part à conquérir.

C’est dans Ulysse tout le monde connaît Molly mais ce que vous ne savez pas c’est son balancement des hanches cette invitation tandis qu’elle déroule ses mots c’est la sueur de ses aisselles ses cheveux longs châtains cette détermination dans le regard. Elle a du caractère de la trempe Molly elle aime les choses elle se balance. « Les bijoux indiscrets » de Diderot prétexte de feue la mère pour en parler la mère qui allait de sa langueur veillant sur des nuits mornes. Il s’agit ici de dire ce qui tient de la chimère. Nulle trace de la mère même en Sévétie nulle trace de cette chauve-souris déployant ses ailes cauchemardesques sur les murs de la chambre.

Il y a des effrois condamnables parce qu’on y croit parce qu’on sort toute la panoplie de jadis les petites robes les mouchoirs les vilains mots les méchantes personnes les ogres et les ogresses on a peur on regarde sous son lit on va vérifier vingt mille fois que la porte d’entrée est fermée… fermée sur quoi… on ne dort pas on cède à l’effroi on aimerait avoir des bottes de sept lieues mais nul endroit où disparaître ces effrois sont condamnables parce que l’on y croit. Et l’on va se réfugier dans les bibliothèques. On y allait plutôt. Tout Mauriac tout Balzac de belles commandes paiement échelonné volumes reliés de cuir là-dedans de quoi vous consoler vous rasséréner ces litanies ces descriptions ces minuties qui aujourd’hui meurent étouffées dans le papier. Vieilles comptines. Cette jeune fille s’est suicidée après quelques pages de… c’était qui déjà cet écrivain sulfureux qui s’envoyait de petites pucelles ou alors celui-ci qui enculait…

 

Molly elle a seulement ce balancement des hanches les cuisses pleines et l’intérieur de la bouche tout aussi mouillé qu’en bas la sueur perle ses seins elle parle parle.

Et j’allais dans la ville égrenant mes mots comme des chapelets d’injures.

Mauriac c’est du désespoir je ne pourrai pas tout lire d’un coup disait ma chauve-souris de mère dans ses savates sa robe de chambre ses yeux verts ses cheveux ramassés en chignon. Non je crois que je ne pourrai vraiment pas vraiment poursuivait-elle à propos d’un autre écrivain l’œuvre complète commandée par correspondance chèque envoyé paiement d’un coup le plaisir de lire que voulez-vous je ne pourrai pas se désolait-elle le crâne chauve dans sa maladie sa poitrine au sein manquant regrettant un instant les cheveux longs épaissis par les teintures car le temps passait passait mais pas pour les livres et leur reliure même pas endommagés recueillant souffles et regards conscience et détresse au hasard de quelques nuits blanches quand le petit meuble de bois de rose craquait et qu’elle pensait qu’il craquait pour lui tenir compagnie dans ce dialogue incessant avec avec…

Je me souviens être allée à Paris dans une boutique pour elle confirmer une commande de bibliothèque le genre m’as-tu-vu dorée du contreplaqué rien de noble la bibliothèque tout aussi vulgaire que ces canapés de cuir fauve où vautré on pense être arrivé. Dans cette boutique j’ai eu le vertige. Berk me suis-je dit en me souvenant du parfum de la morte – associations inévitables – feue la grand-mère elle copiait sa fille elle commandait livres et bibliothèques elle aussi et la robe plissée sur son gros ventre de vieille elle ne lisait rien à la différence de la mère elle retournait à ses tricots jalouse mais jalouse elle raffolait de Guerlain le parfum le plus lourd le plus sirupeux cela allait avec les poudres de riz les secrets chuchotés les secrets de famille de ceux qui vous bouffent des générations qui éteignent l’intelligence qui bâillonnent ligotent qui hurlent. Car ma mère chauve-souris avait encore sa mère. Dracula. Dracula les dents jaunes et l’esprit sur le qui-vive réclamant avec avidité son lot de jeunesse Dracula la sangsue Dracula miteux et calamiteux petit Dracula de famille. Même pas d’étang où elle aurait pu aller se jeter des cailloux plein les poches pourquoi d’ailleurs à la place de la cervelle la satisfaction de l’argent alors pourquoi aurait-elle pensé vouloir en finir. Les mots agitaient de ridicules obsessions. Elle balayait le tapis rouge de la chambre en pleine nuit dans le noir parce que dans son souvenir de l’heure précédente à la lumière allumée elle avait cru voir un fil blanc. La surface de laine rouge dans le noir soudain la gênait par cette minuscule poussière qu’elle chassait à petits coups de balai. Et personne personne ne saura ce qu’est le bruit d’un balai de paille dans le demi-sommeil d’une petite fille contre de la laine rouge balai agité par un Dracula aux dents jaunes et aux yeux chassieux.

 

 

------------------------------------------------------------------

 

DE MEMOIRE D’ALICE

 

      

         Extrait.

 

    François. -À l’ombre. À l’ombre du peuplier. Je peux pas dire le bruit. Le bruit du vent dans le peuplier. Il y a toutes les voix. Des voix, des rires. Et là, dans l’étang, si je reste couché, immobile, là, j’entends le frémissement, le bruissement de la truite, je sais sa gueule ouverte, le manque d’air. Si je reste là, couché, jamais je ne saurais, je n’apprendrais qu’Alice, la petite Alice est morte. C’était loin. Je n’ai rien vu. J’étais là, sous l’arbre. Pour une fois que le père ne me cherchait pas. Ce connard de père. Le couteau sous la gorge. Rien. Pas de nom. Je ne m’appelle pas. Rien. Pas un bruit. Seulement le peuplier odorant et des idées de voyage. Je me suis dit. Je le dis toujours. L’idée d’un voyage. Alice a crié. On m’a demandé: Vous avez entendu la petite crier? Tu l’as entendue? Bien sûr. Et puis non. J’ai refusé d’en dire plus. C’était de la truite morte. De la gueule rosée et même pas tranchée correctement. Y’en a des enfants qui disparaissent, a dit l’inspecteur. Mouais. Y’en a. Et il en disparaît plus qu’on le croit. J’ai ma petite idée. Mais là ça devient insupportable. On veut du dialogue. On me dit. On va te mettre en situation. Peut-être qu’on arrivera à tirer quelque chose de toi. Si on te met à l’endroit où tu as dû voir quelque chose. D’abord on va vérifier. On va vérifier. L’inspecteur: comment t’appelles-tu? J’aime bien cette inversion du sujet. Rare qu’on me parle comme ça. Comment t’appelles-tu? Juliette, la mère d’Alice, elle a dit: C’est François. L’inspecteur: oui, mais je veux l’entendre de sa propre bouche. Moi, j’ai dit alors: j’m’appelle François Machin, fils du Père Machin, le feu dans la tête. Mouais. J’ai pas dit le feu dans la tête. Du feu ou de la caillasse, c’est selon. Mais j’l’ai pas dit. On veut du dialogue. On veut pouvoir imaginer la scène. On veut l’histoire jusqu’à la fin.

 

De mémoire d’Alice, présentation à l’Espace L’Escaut, à Bruxelles, les 8 et 9 mars 2013, par Magali Revest, Geoffrey Boissy, Chris Farmer, Camille Cooken, Jérémy Michel. www.lagalirev.eu

    Lecture de Off, par Clotilde Escalle (Editions Pierre Guillaume de Roux, avril 2012).

 

 

 

 

 

Partout  

 

  Extrait

 

 

 Jeanne.- Je la sens partout. Je la sens sous la peau, sous les ongles. Je la sens pousser sous le visage. Elle dépose son mouvement sur les rideaux. Contre mes cuisses, la nuit. Ce frisson, c’est elle. Partout, elle est partout. 

 

Clémence.- Sur la route poussiéreuse. Enveloppée de chaleur, de fièvre. Je suis sur cette route, je viens, je ne peux pas m’en empêcher. 

 

Jeanne.- Elle vérifie toutes les choses sous ma main. Toutes les choses de cette maison. Elle caresse la boîte à couture, elle vient baiser de son frisson les photos. Les photos ne sont pas rangées, les photos d’elle vivante, d’elle et lui vivants.

 

Clémence.- C’est comme une écorchure.

 

Jeanne.- Blonde, les cheveux courts, les yeux bleus plissés à cause de la lumière. 

 

Clémence.- Simplement être là, à ma place d’autrefois.

 

Jeanne.- Elle fait le chemin depuis le cimetière. Elle vient vérifier que sa chaise devant son bureau est bien à sa place, que ses poèmes son théâtre toute cette tragédie du temps à la verticale sont bien là, en pile, dans les tiroirs, sur le bureau. Elle a le goût de l’encre. Elle dit encore les choses. Elle est la colline, le vent, les murs de cette maison, toute la campagne. Partout son goût, partout ses meubles. Pas la force de les déplacer…

 

 Clémence.- De toute façon, il ne le voudrait pas encore.

 

 Jeanne.- On vit en elle, dans son ventre. Elle me demande comment il va. Comment va l’homme qu’elle a aimé si longtemps, qu’elle aime encore, comment va cet homme que j’aime à mon tour.

 

 Clémence.- Comment va Xavier ?

 

 Jeanne.- Elle s’insinue en moi. Elle fait mine de se tenir loin. Comment est-ce possible ? Elle m’avale, elle me mange, elle nous dévore. Elle est dans les plis du drap, dans mes humeurs, dans mon ventre, dans mes rêves. Elle se colle à moi quand il m’embrasse. Il me dit : Cela fait un an que Clémence est morte. Il ne faut pas en avoir peur. Un an. Je ne l’oublie pas. Mais il y a aussi de la place pour toi. J’étouffe. Je ne le lui dis pas. Je cherche où être. Quel endroit dans la maison pourrait m’accueillir, où poser mes vêtements. Tout est là, encore.    

   

Partager cette page

Repost 0