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Le blog de Clotilde Escalle

romans publiés

Mangés par la terre

 

 

Mangés par la terre

« Et puis je reviens à la surface, toute seule. Oui, oui, vous avez raison, je m’appelle Caroline Lambert. Je vais parfaitement bien, je vais pouvoir reprendre mes lectures, mon écriture, mes petites manies. Et puis je voudrais ne plus jamais sortir d’ici. Du moins pas avant que j’aie fini de confectionner ma robe de mariée avec le drap de ma première nuit à l’asile. Fil à fil je le défais. Fil à fil je broderai ma robe. Une robe ajourée, aussi légère qu’un rêve, pour un grand amour de princesse. Fil à fil, courbée sur l’ouvrage, au calme de la chambre. C’est un secret que je partage pour l’instant uniquement avec le médecin. Fil à fil, cette robe effacera toutes les méprises, me rendra neuve, follement éprise. À la fin de cet ouvrage – fil à fil – je me coucherai, mariée, dans mon lit. Il n’y a aucune urgence, aucun drame. »

Extrait de Mangés par la terre, Éditions du Sonneur (sous la direction de Marc Villemain, mars 2017)

 

"Un roman extraordinaire." François Angelier - France Culture

 

"Une plume rageuse et crue." Véronique Rossignol - Livres Hebdo

 

"Les situations, les personnages apparaissent ainsi inquiétants, effrayants. Et terriblement vrais. Ce sont autant de portraits crachés, de scènes immédiates, qui surgissent, se mêlent, s’affrontent, se répondent." Xavier Houssin, Le Monde des Livres

 

"Une langue brutalement poétique, glaçante d’élans contenus." François Perrin, Le Focus du Vif / L'Express

 

"Une écriture hors norme" Lionel-Edouard Martin

 

"Mangés par la terre est un récit qui se joue de tous les espoirs du lecteur. Sa violence est alors complètement inattendue, celle d'un récit douloureusement lucide, qui frappe là où ça fait mal, là où se niche la vacuité de nos existences." Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau

 

Coup de coeur Fnac, mai 2017

 

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LES JEÛNEURS

 

cover Les Jeûneurs« Ça gratte. Ça tente de trouer les murs, ça veut arriver avant le sable. Les jeûneurs vont s’emparer de ce qu’il y a encore à prendre, un matelas, un piano, de la farine, de l’eau aussi, les deux baignoires sont pleines à ras bord d’une eau qui donne l’exacte mesure du temps. Un temps sec et chaud. Les ressorts du matelas me meurtrissent les flancs. Les jeûneurs finiront bien par me trouver. Le cadavre sec d’un oiseau pris dans son envol, écrasé par je ne sais quel événement improbable dans la vie d’un oiseau, est accroché dans son nid, au-dessus de la porte, en guise de décoration, comme un ultime hommage rendu à la nature. »

 

(Éditions Publie.net, avril 2014)

 

 

 

 

 

 

 

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OFF

 

Extrait

 

Couv Off de Clotilde EscalleTa mère ne t’aime pas, dit Monsieur. Son gros nez violet semble l’approuver, il remue doucement quand il parle. Monsieur, sitôt qu’il tente de m’approcher, je m’enfuis. Mon vélo court sur l’énormité de la terre, des champs, il court sur les renards, sur le blé et sur l’école, il court sur les lettres que je ne reçois pas, il court pour m’amuser, je pédale vite, puis je le laisse m’emporter. Il cogne contre le muret. Je me remets à attendre, là où il y a des parapluies de mûres, des marrons qui tombent sur la tête, des nids d’oiseaux qui attendent le printemps, dans le bruit du vent qui allonge les minutes. J’attends Violette, une autre mère, autre chose. Le monde me paraît trop grand, je me rapetisse pour entrer dans le nid de chouettes. L’odeur d’écorce me rassure. Je fais des efforts pour ne pas bouger. Je tente de me rappeler des histoires. Où il est question d’un lapin avec une montre à gousset, et d’un arbre où tomber, tomber sans fin, d’une petite Alice aussi. Mais cette histoire me contrarie, cela bouge trop, je veux des choses fixes. Des vêtements et des êtres qui ne changent jamais de place. Qu’on me les donne une fois pour toutes.

 

     (2012, Editions Pierre-Guillaume de Roux)     

 

Presse

 

 

Tageblatt (21/22 juillet 2012) 

 

Tout sur ma mère

 

Ian de Toffoli

 

C’est vrai que les mères sont de drôles de créatures. Des fois elles ont besoin de toi, d’autres fois c’est à peine si elles te reconnaissent.

Des fois tu te fais réprimander parce que tu ne viens jamais manger à la maison, alors que ça fait des jours qu’apparemment elles préparent tous tes plats préférés, d’autres fois, lorsque tu dis que tu aimerais bien venir dîner à la maison pour revoir la famille, elles hurlent qu’elles ne sont pas des boniches et que tu n’as plus quatorze ans. Des fois elles te serrent si fort que tu suffoques, et d’autres fois – et quoiqu’elles disent pour le nier – tu sens que leur vie aurait été un brin plus simple si tu n’étais pas né. Bref, les mères ont la permission officielle d’être borderline sans que personne n’y trouve à redire.

,,La vieille fausse maman“

C’est de mères pareilles que parle Clotilde Escalle, écrivain français née au Maroc, collaboratrice au journal que vous tenez entre vos mains, dans son dernier roman, ,,Off“, paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il y a d’abord celle, plus ou moins lunatique, de Violette, que sa propre fille nomme Ava Gardner, parce qu’elle semble tout droit sortie d’un film, avec ses habituels amants, ses habituelles crises de nerfs, son habituel vernis à ongles clinquant, ses robes affriolantes et son envie de dépenser beaucoup d’argent, surtout celui de son mari, qui n’est pas moins nanti et s’appelle John Wayne. Wayne est un docteur très prisé (surtout par la gent féminine) et un machiste de la vieille école. Il refuse de vieillir, refuse d’arrêter de reluquer les filles qui ont vingt ans de moins que lui, porte toujours, comme BHL, sa chemise à moitié ouverte, avec une petite chaîne en or et un slip Tarzan. De véritables archétypes de parents qu’on ne souhaite à personne, quoi. Mais il y a également les mères du petit Arthur, un garçon qui vit au château en Bourgogne où Violette et son mari passent un séjour de vacances. Sa vraie mère l’a échangé contre un peu d’argent à la ,,vieille fausse maman“, une espèce de marâtre qui le loge, le nourrit, l’envoie à l’école et l’emploie au château. Arthur, en manque de maman, se colle à tous les couples de touristes qui débarquent et leur fait promettre de l’emmener avec eux quand ils repartent, ce qui n’arrive jamais. Même si Violette s’attache fortement – et de façon légèrement malsaine, évidemment (vous avez vu ses parents ?) – au jeune garçon si vif et intelligent. Et il y a, finalement, la mère de Désiré Campana (oui, comme le remarque celui-ci, qui nomme son fils Désiré ?), le conservateur du musée régional de Bourgogne, qui organise une grande exposition sur les ,,gisants“, avec tout ce que cela comporte de monolithique.

Une véritable inventivité

La mère de Désiré, un pied et demi dans la tombe, sorte de momie ressuscitée qui refuse de partir parce qu’elle compte mourir après son fils, ou du moins en même temps que lui, s’est acheté une concession à perpétuité au cimetière où elle a déjà fait graver les noms et les dates de naissance de son fils et d’elle-même. Désiré, il ne pouvait en être autrement, souhaite ardemment la mort de sa mère, pour enfin pouvoir commencer à vivre. Si tout cela vous paraît un peu incongru, vous n’avez aucune idée. Clotilde Escalle, loin d’être une inconnue dans le paysage littéraire français – elle a publié, entre autres, un roman aux éditions Zulma (,,Pulsion“, 96), deux chez Calmann-Lévy (,,Herbert jouit“, 99, ,,Où est-il cet amour“, 2001), et également deux pièces de théâtre ,,De mémoire d’Alice“ et ,,Partout“ (ALNA éditeur, 2009 et 2011) – fait ici preuve d’une véritable inventivité et (on aurait presque envie de dire) recherche en littérature. Entre les chapitres plus flottants, souvenirs, épisodes au château ou au musée, certains chapitres sont à peine narratifs, ils avancent par petits coups d’anecdotes en lambeaux, sortis de tout contexte, ou de portraits miniatures.

L’écriture est maîtrisée, et ondule entre un laconisme un peu sec, acerbe, à fort effet sur le lecteur, et des descriptions plus voluptueuses (avec un petit penchant pour le grotesque) qui fleurissent parfois sauvagement et où s’immiscent plusieurs voix narratives (avec, notamment, quelques méta-remarques).

Donc, incongru, certes, mais à raison doit-on ajouter, et avec un style puissant, car rien que le chapitre sur la maison de retraite où végète la mère de Désiré est si jouissif qu’il vaut la lecture de ce livre.

(article paru dans le Tageblatt du 21/22 juillet 2012)  

 

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UN LONG BAISER

Extrait.

un long baiserDes chaises alignées semblent attendre un corps, une main qui vienne les déplacer pour créer ce désordre inhérent à la vie. Ainsi rangées elles sont mortes. Par terre, à côté du portrait du roi, le drapeau que son père accrochait au portail, les jours de fête nationale. De loin, il faisait une belle tache rouge. C’était le rouge éclatant de l’enfance. Dans son sac à main, cette poche de cuir squameux qu’elle trimbale au bout d’une ficelle, il y a un morceau de tissu, rouge également, qu’elle a trouvé un jour au bord de la route. Elle avait voulu y voir un signe de bonheur. Comme si le rouge n’était pas aussi la couleur du sang.

A chaque pas elle s’arrête, tremblante, regarde une ombre flotter. Elle l’appelle doucement, patiemment, comme on apprivoise un animal, mais celle-ci s’évanouit sitôt qu’elle approche et une autre apparaît, un peu plus loin. S’imaginait-elle retrouver les femmes qui jadis l’avaient serrée dans leurs bras ? Elle met le visage dans ses mains, goûte, immobile, la sensation de la chair contre la chair. Elle aurait préféré une autre histoire que la sienne. Elle veut en inventer une. C’est l’histoire, dit-elle. Sa voix semble monter du tréfonds de la maison. C’est l’histoire, souffle-t-elle. Surgit l’image d’une jeune femme accoudée à une fenêtre.  Peut-être fait-elle seulement semblant de regarder au loin. Peut-être quelqu’un la force-t-il à rester ainsi, pour l’observer, dans son maillot de bain une pièce, très échancré, pour profiter de la cambrure de ses reins, de la couleur dorée de sa peau. Peut-être même la prend-il en photo, cherchant à retenir sa pose, comme si cet instant devait devenir l’image fétiche de leur séjour dans ce pays sauvage et brûlé. Elle songe qu’il s’agit d’elle. Mais non, pourquoi elle, pourquoi si jeune, pourquoi dans un pays sauvage et brûlé.

 

(1993, Editions MANYA)

 - « Terrible. Dérisoire. Humain. Avec une écriture comme une lave. » Dominique Durand (Le Canard Enchaîné)

 - « Un long baiser est un récit courageux, qui aborde la solitude de la vieillesse quand il n’est plus temps de rater sa vie et que tout projet est caduc. » Hugo Marsan (Le Monde)

 

- « Il n’y a nulle complaisance chez Clotilde Escalle : la crudité des faits disent à travers une langue dense et forte le terrible danger de vivre. » Jean-Pierre Siméon (L’Humanité)

 

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PULSION

 

Extrait. 

 

pulsionQue dire des routes, sinon qu’elles sont toutes à vous, déployées à l’infini de la terre sèche. François conduit toujours aussi vite, entêté à revenir dans le village où ils ont déjà séjourné, pour les souvenirs d’eux heureux. Ils parcouraient la mer, ivres de soleil, debout sur le voilier, tendus vers l’enclave espagnole, un îlot peuplé uniquement d’hommes, des soldats qui dansaient sur les tables, riaient et chantaient. Ils en étaient repartis le soir. Là encore, elle l’avait regardé. Elle s’était approchée, avait dit qu’elle l’aimait, depuis si longtemps. Ces mots simples. Malgré les disputes, comme un miracle.

Ce pays les détourne de leur amour.

C’est l’histoire du départ.

 

Elle le regarde conduire, le front légèrement baissé pour se protéger de la lumière. Le chapeau est sur la banquette arrière.

Un geste de réconciliation les ferait retrouver leur ingénuité. Elle ne le fait pas, tandis qu’elle espère, imagine les mains de François sur elle, les appelle.

La route va comme au travers d’entrailles, cette image lui vient en regardant le brun foncé, ils sont dans le ventre du Maroc, ils s’y enfoncent, désireux de s’y perdre.

Al Hoceima. Village aux mille marches creusées dans les falaises, des maisons au bord de la mer, toutes simples, des cabanons, que les pêcheurs louent aux touristes.

Ça a brûlé par ici. Le sable en garde la trace rousse. L’incendiaire revient chaque soir, du fin fond de la mer, le soleil, à qui elle offre son visage. Héliotrope. Le mot vibre en elle, elle a la tentation de le dire, puis il disparaît, seule persiste la chaleur sur le visage.

 

 

(août 1996, Editions ZULMA)

 

- « C’est à la fois éprouvant et excitant, et ce n’est qu’en relisant certains passages qu’on se rend compte qu’ils sont écrits comme un scénario. En très peu de mots, mais avec une intensité qui fait froid dans le dos. » Gabrielle Seil (…)

 

- « Un roman vénéneux qui claque comme un coup de fouet ». Isabelle Lortholary (Elle)

 

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HERBERT JOUIT

 

Extrait. 

herbert jouitJe me suis inscrite à un club de loisirs, je m’ennuyais vraiment trop chez moi. Les femmes jouent aux cartes entre elles et frémissent, les coquettes, lorsqu’un homme entre. Car il y a aussi des hommes, dans ce club, comme de vieux bouts de bois échoués. Mais il n’y en a pas assez pour toutes ces dames. Rangs de perles, rouge à lèvres remis d’heure en heure – elles n’ont même plus besoin du miroir de leur poudrier, elles savent exactement, à la longue, le contour de leurs lèvres – et petits gestes étudiés. Je fais également partie d’un club de tricot, mais je m’y rends assez irrégulièrement, surtout depuis qu’il fait beau. Mon ouvrage traîne, cela fait deux ans que je tricote une grosse veste bleue à torsades. Je ne suis pas habile : la laine me chauffe les doigts, j’ai des crampes dans la nuque, et la conversation laisse à désirer. Dans ce club de loisirs, ce n’est pas le cas. Après-midi dansants, tournois de bridge, clins d’œil et minauderies. Chacune amène une pâtisserie qu’elle a elle-même confectionnée. Je me sens un peu gourde à leurs côtés, mais néanmoins déjà une des leurs, sur la mauvaise pente de l’âge.

 

(1999, Editions CALMANN-LEVY)

- « Clotilde Escalle semble écrire avec des lames de rasoir gainées de velours. Des phrases parfaitement ciselées, sèches et douces à la fois. » Pierre Drachline (Le Monde)

 

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OU EST-IL CET AMOUR

 

Extrait. 

ou estil cet amourAnne a pris des draps, qu’elle a mis en forme, de telle façon qu’ils ressemblent à un corps, qu’elle a bourré de vieux vêtements. Elle a enroulé de la corde autour du cou, mis dans les draps un ballon, pour la tête, elle a également noué de la corde à la taille et aux chevilles. Elle a passé l’un de ses soutien-gorge sur le mannequin, mais elle ne lui a pas mis de culotte : elle a dessiné à la place un triangle noir. Elle a coiffé le mannequin de la perruque blonde de sa mère. Le reste de la corde à la main, elle est redescendue dans le jardin. Il faisait nuit. A une branche basse du figuier, elle a accroché le mannequin. Pour bien faire, elle a attaché les chevilles aux poignets : la femme a les jambes écartées. Anne en éprouve une jouissance infinie. Comme cela la mouille beaucoup, elle regarde le fond de sa culotte, de crainte que ce ne soit du sang. Elle a ouvert le bas-ventre de la poupée d’une fente à l’aide d’une paire de ciseaux. Un morceau de drap, tout effiloché, pend à l’entrejambe. C’est parfait.

 

(2001, Editions CALMANN-LEVY)

- « Clotilde Escalle arpente les territoires du désir. Son quatrième roman affirme un talent totalement maîtrisé, qui n’a rien perdu de son insolence. » Pierre Drachline (Le Monde)

 

 - « Le récit est vecteur d’une force sans pareille, qui crée un malaise chez le lecteur, pris au piège de ce huis clos pesant. » Franck Mannoni (Le Matricule des Anges)

 

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LA VIEILLESSE DE PETER PAN

Extrait. 

vieillesse de peter panEncore une fois, la Bourgogne, où je pense de moins en moins à toi. Sur un chemin de terre, j’ai rencontré un homme plutôt jeune, l’air taciturne. Nos regards se sont croisés. Aussitôt encombrée d’un corps devenu gigantesque sous le joug du désir, je n’ai pas osé, tant il me plaisait, lui demander de monter à ses côtés, dans la camionnette. Sa figure maigre, ses yeux noirs m’ont ramenée au silence. Après son passage, je me suis tournée vers les bêtes. Des veaux, aux paupières piquées de mouches, ourlées d’épais cils blancs, une petite frange mal peignée, et un numéro accroché à l’oreille, la marque pour l’abattoir. Si tu avais été là, espèce d’imbécile, dans l’immense malentendu qui nous unissait et pour lequel pourtant j’avais fini par faire des efforts, comme un pli de l’être, une paire de draps pour t’envelopper, un mirage ou mille plis de moi-même pour m’établir au creux de ta poitrine, si tu avais été là, grand énergumène au cœur mal dégrossi, tu aurais tout réduit à un décor.

Ici le colza remplace les tournesols de mon enfance.

Dites-moi, coccinelles, poules faisanes, petits lapins au cul blanc, veaux, vaches, cochons, sangliers et chevreuils, comment meurt-on ? De quelle tâche vous acquittez-vous auparavant ?

 

(2006, Editions LE CHERCHE-MIDI)

- « Il faut tout le talent de Clotilde Escalle, en grande styliste, pour faire de tant de tristesse, de noirceur et de perversité, un roman de haute pointure. De ceux que l’on n’oublie pas. » Stéphane Vallet (Journal d’un inquiet)

 

 

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