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Le blog de Clotilde Escalle

Le ravissement des premiers émois

6 Décembre 2017 , Rédigé par Clotilde Escalle

 

« Tout à l’heure le silence l’avait gêné, à présent il lui donne du cran. Tout à l’heure il avait cherché à le combler parce qu’il fallait bien que quelque chose se passe, parce qu’on ne pouvait tout de même pas rester ainsi à faire semblant de rien, à présent le silence qui revient le met dos au mur, pied à l’étrier, c’est le retour du silence qui vient guider son geste, et avec une minutie, une justesse, une exactitude folles et craintives, sans rien brusquer de l’autre ni remuer le moindre bout d’étoffe, voilà son bras qui se lève, se met à hauteur, entreprend de l’entourer et de se poser sur son épaule, l’épaule opposée, et elle elle ne dit rien, ne montre rien, du moins ne montre-t-elle rien qu’elle ne veuille montrer, mais lui voit bien sur sa peau le frémissement de la rougeur, et le tremblotement de la lèvre inférieure, et l’éclat rubis dans ses yeux ; alors il continue, alors il allonge son bras un peu plus loin encore. Il sait qu’elle frissonne, il sait qu’en elle tout bat, le cœur, le ventre, la peau, il sait qu’elle se laissera faire – qu’elle est d’accord. Mais il y a ces cheveux, ses cheveux si blonds qu’on la croirait née dans un de ces champs voisins où le tournesol règne en maître et domine à perte de vue, ses cheveux blonds comme les flammes mais aussi très longs, si longs que sa main vient s’y emmêler, que sa main vient s’y embrouiller, alors il y voit un mauvais présage, un avertissement, peut-être une remontrance ; mais ce dont il a peur d’abord c’est de lui faire mal, c’est de lui tirer les cheveux par maladresse, inattention, d’ailleurs elle vient de tressaillir, j’ai dû lui faire mal mais c’est sans le vouloir, et sa main toujours emmêlée, et lui tout enrougi de misère et de honte, et elle qui de nouveau tressaute, aïe, ose-t-elle du bout de ses lèvres en amenant sa main vers ses cheveux tout en redoutant qu’il le prenne mal et qu’il n’ose plus. Enfin la main finit par se désemmêler, elle retombe, molle, accidentelle, sur l’autre, sur sa main à elle, et voyant cela il décide de l’y laisser, de la laisser posée dessus, puis tous deux se dévisagent d’un regard blanc où peu à peu s’impriment des sourires inédits. »

Marc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables, (Joëlle Losfeld Éditions, septembre 2017)

 

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