Des cochons sur des patinoires
Il fait gris et les morts me manquent, un en particulier, mais nous sommes si bien faits qu’ils s’accumulent par strates en nous. Magnifique alors de vieillir; il suffit de s’endormir pour y rêver, et le jour de sentir le manque en creux. Magnifique alors de veiller, car nous opposons à leur sagesse la folie (dans le meilleur des cas) des vivants, leur mesquinerie, leur idiotie, leur cupidité. Nous leur donnons, nous leur faisons crédit, aux morts, tandis que tout s’agite ici et que la colère ou la tristesse nous étreignent. Nous leur disons – et particulièrement, pour ma part, à l’un d’eux, récemment disparu – nous leur disons combien l’énigme est toujours aussi grande, sous les étoiles, malgré les météores qui tombent et les antennes et les satellites qui surgissent. Nous sommes faits d’énergie, leur disons-nous. Nous bougeons, nous nous agitons dans tous les sens. Nous faisons beaucoup de mouvements pour rien. Nous approchons des élections, nous vivons internet et ses faits divers, nous oublions pour mieux nous rappeler, à moins que ce ne soit l’inverse, nous fuyons le brouhaha. Oh, regarde, ce lettrisme, comme il est démodé. Et puis regarde, cette boucherie, on l’a fermée. Les villages se meurent, que voulez-vous… Mais il y aura toujours des cochons sur des patinoires…
Matisse dans un fauteuil
« Ce que je rêve, c’est un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l’homme d’affaires aussi bien que pour l’artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques. »
(« Notes d’un peintre », Henri Matisse, Editions Centre Pompidou, janvier 2012)
Quelle époque
Il est difficile finalement de trouver sa place, d'élargir le champ sans cesse, de vouloir vivre comme si l'on avait trois cents ans devant nous, dans une société qui nous condamne au loisir, à la maladie ou à la consommation. Il est difficile de sortir de l'étau - suées et cauchemars - pour aller où? - planète toute petite. Alors un espace intérieur où la flèche atteint sa cible, où le vol des canards sur un paravent figure l'immensité... avec l'ennui pour aller au bout de l'imaginaire, et de l'encre comme du sang dans les veines.
Petite topographie
“Quand on vient de Chavirat on a à droite d’abord le café du Cygne qui fait l’angle avec l’ancienne cordonnerie Chinze, c’est un petit magasin de chaussures maintenant installé par Topiron une succursale de son commerce d’Agapa il a fait une vitrine en plastique et repeint tout l’extérieur en gris clair, la maison a deux étages d’habitation et un toit d’ardoise très en pente elle est vieille pas carrée elle a la forme de la rue et de la place si vous voyez disons plus écartée sur la place avec des volets verts, et le Cygne a été repeint en rouge ils ont laissé la vieille enseigne en fer forgé simplement repeinte en noir c’est un cygne dans un rond suspendu à une équerre. Monnard n’a jamais fait de transformation à son café je l’ai dit il habite au-dessus sur la place, madame Monnard a toujours des pots sur ses fenêtres…″
(L’Inquisitoire, Robert Pinget, Editions de Minuit, 1986)
Pour Noël
Pour Noël, cela pourrait être Colette, son musée, sa voix, ses yeux, ses chats, Saint-Sauveur... Cela pourrait être les mares et les étangs, ce brouillard des jours et des nuits, Paris en arrière-plan du fond de l'Yonne, cela pourrait être des mots, mais surtout de la gourmandise. La tranquillité du temps qui passe, ces soirées si délicieuses, la lecture tout au fond des plumes, tout ça à la fois...
Bal
Il y a toujours eu des photos déchirées à la maison. La même vieille rengaine du bal. Surtout ne pas laisser le souvenir d’un instant de grâce, en supposant que celui-ci eût pu avoir lieu. Mère taillait à vif dans la photo et père avait une drôle d’allure, tout seul, les bras levés dans le vide, la silhouette de son épouse ayant tout simplement disparu. Mais il leur arrivait d’accorder leurs pas.
Ecriture
« Le premier roman, petit mongol d’écriture stagnante, avait été un échec. Mais c’était de cet avatar qu’étaient nés les autres. Et eux-mêmes n’en amenaient que de plus terribles encore, comme s’il ne pouvait y avoir ni fond ni fin dès qu’on avait trouvé le premier mot. C’était cela, la vérité : on était enchaîné et ce qui n’avait pu être qu’un jeu s’était vertigineusement transformé en un enjeu qui ne pouvait que vous conduire tout droit à la mort, vos personnages continuant de raboter en vous, même une fois assassinés d’un trait de plume. Il n’y avait pas de solution à l’écriture sinon celle de continuer et de continuer à noircir des pages, question de noyer le poisson en soi. Mais cela n’arrivait pas, ne pouvait arriver. Cela aurait été trop simple et Abel avait rapidement compris qu’il n’en allait jamais ainsi : plus on écrivait et plus on se sentait obligé d’écrire, et moins on comprenait ce qui se passait en soi et hors de soi, comme si tout finissait par se brouiller, le rêve et le réel. »
(Don Quichotte de la Démanche, Victor-Lévy Beaulieu, Editions Trois-Pistoles, 1998)
Voyage ordinaire en Sévétie
Berk. Berk. Berk. Fait l’enfant qui sait déjà en découpant des morceaux d’abeille c’était la Comtesse de Ségur souvenez-vous et la mère de la petite Sophie affairée à couper son abeille la mère la surprend. Puisque c’est ainsi lui a-t-elle dit pour te punir tu porteras ces morceaux d’abeille en collier jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière. La mère prend le temps de sa punition. Elle trouve un lacet elle enfile les morceaux d’insecte comme des perles. Voilà c’en est fini de l’enfance de cette supposée enfance voilà comment on apprend que c’est fini désormais tous les miroirs toutes les flaques d’eau tous les étangs ne reflèteront qu’un visage étrange étranger des yeux comme des abîmes.
Sans un mot
Disparue. Volatilisée. De nos vacances avec grand-mère, ne restaient plus que la chaise dans laquelle elle avait passé le plus clair de son temps, et le napperon qu’elle avait pris la peine de confectionner. Puis plus rien. Elle est partie sans un mot, marque de son plus haut mépris, ses lunettes aux verres fumés de dictateur sur le nez. Grand-mère ne supportait pas de vieillir, elle avait encore du désir, en particulier pour Tom Jones.
"Images-lucioles"
« Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d’humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. »
(« Survivance des lucioles », Georges Didi-Huberman, Editions de Minuit, octobre 2009)